La gloire cachée du martyre

Quand Dieu semble silencieux au milieu de la souffrance

Traduit de l’anglais par Anja Morvan

Cette année a vu la sortie du film tant attendu de Martin Scorsese basé sur l’ouvrage du romancier japonais Shūsaku Endō, Silence. Le roman relate l’histoire de deux prêtres jésuites du XVIIème siècle qui partent du Portugal pour se rendre au Japon dans le but de retrouver leur mentor disparu, père Ferreira. Rodrigues voyage au Japon sachant qu’une grande persécution a pratiquement éradiqué le christianisme implanté au XVIème. Il est désireux de prendre contact avec tout chrétien qui reste et de découvrir ce qui est arrivé à père Ferreira, un missionnaire dont on dit qu’il a renié sa foi.

Rodrigues est témoin du martyre de deux chrétiens locaux, Mokichi et Ichizo. Ils sont attachés à des poteaux dans la marée déferlante, abandonnés pour mourir d’épuisement. Rodrigues écrit :

« Ils furent martyrs. Mais quel martyre ! J’en ai lu bien des récits dans les vies des saints, et appris comment leurs âmes étaient retournées dans leur céleste demeure, comment ils avaient été accueillis dans la gloire tandis que les anges embouchaient leurs trompettes. Tel est le brillant martyre que je vois souvent en rêve, mais celui que je vous décris à présent n’eut rien d’aussi magnifique. Il fut misérable et douloureux. La pluie incessante tomber sur la mer. Et l’océan qui les a tués se soulève dans un surnaturel silence. » (p.95)

Rodrigues a longtemps eu une vénération pour les martyrs chrétiens et s’attendait à voir « le brillant martyre ». Au lieu de cela, c’était « misérable et douloureux ». En réalité, la torture et la souffrance des chrétiens étaient grotesques et déshumanisantes. Plutôt que d’être un avant-goût du ciel, c’était une expérience de l’enfer.

Rodrigues sent non pas la présence de Dieu dans ces événements, mais son absence, son silence.

Pourquoi le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ a-t-il abandonné ceux qui sont prêts à mourir pour lui ? Pourquoi n’est-il pas venu au secours des chrétiens qui ont été exécutés par décapitation sur la côte libyenne ou les femmes chrétiennes syriennes qui fuient pour sauver leur vie, ou les chrétiens nigérians sur lesquels tombent une bombe au moment de leur temps de louange un dimanche ou encore les chrétiens nord-coréens qui dépérissent dans les camps de travail ? Ce qu’Endō nous aide à voir, c’est qu’il n’y a pas de côté romantique à leur souffrance.

Mourir pour Christ n’amoindrit pas la dégradation physique. La souffrance reste la souffrance. La peur de la mort et la mort sont vraiment réelles. Il n’y a pas de beauté dans l’agonie.

Nous avons besoin de le voir tout à nouveau parce que, comme Rodrigues, les chrétiens ont tendance à dépeindre le martyre comme une sorte de sainte souffrance, rayonnant quelque peu de l’éclat du ciel. Nous avons longtemps célébré et honoré les martyrs parce qu’ils ont été le cadeau de Dieu à son peuple. Ils ont démontré dans leur souffrance pour le nom de Christ ce que la vie de chaque chrétien est : une mort à soi et une résurrection à la vie nouvelle. Mais la gloire du martyre n’est pas flagrante et évidente pour tous. Elle est cachée à nos yeux et visible uniquement à travers le regard de la foi. Nous voyons cela dans le livre de l’Apocalypse, lequel nous amène dans les coulisses de l’histoire même vers la réalité plus profonde de ces événements. Jean voit Rome comme une bête, non parce que Rome ressemble à une bête dans la réalité. Elle n’y ressemble certainement pas ! Si vous deviez tout interpréter en regardant à l’apparence, vous penseriez que l’Église est un projet voué à l’échec. Vous verriez Rome réussir à enrayer le christianisme. Vous verriez le sang des martyrs comme des flaques de sang refroidi répandu sur le sol de l’arène. Et vous entendriez le silence assourdissant de Dieu. Certainement, c’est un peuple abandonné de Dieu, plus pitoyable que les autres ? Certainement, vous pourriez les railler comme Élie a raillé les prophètes de Baal : votre Dieu est-il trop occupé ou dort-il ? A-t-il une mémoire défaillante ? Peut-être est-il sorti déjeuner ?

Nous devrions au moins, à l’instar d’Endō, prendre une pause ici et considérer le caractère tranchant de cette interrogation.

Nous qui, en particulier, ne vivons pas sous la menace de la persécution, nous devrions essayer de nous imaginer pendant un moment ce que signifie prier pour être libéré d’un destin terrible sans obtenir de réponse.

Mais c’est la croix de Christ qui est le modèle pour tout chrétien souffrant et qui est aussi son espérance. La gloire du martyre chrétien nous est révélée parce qu’elle montre la gloire de Dieu révélée sur le visage du Christ souffrant.

Cela aussi était une gloire cachée. C’était glorieux non à cause du courage de Christ, de sa noblesse ou de son endurance. La souffrance de Jésus était aux mains d’individus cruels, impitoyables, mauvais. Ce que les gens ont vu en étant les témoins de sa mort, c’était une mort soit ridicule soit pathétique. Ils l’ont raillé et se sont moqués de lui parce que cette mort semblait si vaine. Au moment même de sa mort, Jésus crie vers le ciel Eli, Eli, lama sabachtani ? qui se traduit par « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

La mort de Jésus de Nazareth était glorieuse parce que Dieu l’a déclarée ainsi. La résurrection du Fils de Dieu de la mort a renversé la persécution des persécuteurs de Jésus. Leur verdict contre lui ne tenait pas. Ce n’était pas que les principes de Jésus continuaient à vivre ou que sa mémoire se perpétuait, ou encore que sa mort a inspiré un mouvement. C’est que Jésus lui-même vit à présent dans le corps glorieux qui lui a été donné lors de la résurrection. Dieu n’est en effet pas silencieux. Il s’est exprimé sur Jésus-Christ et l’a déclaré innocent.

Le martyre chrétien ne s’accompagne pas d’anesthésie. Il n’est pas dénué de chagrin, de souffrance, de désespoir ou de doute. Il est laid. Il voyage à travers l’enfer. Il est cependant rendu puissant par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts. Si Dieu a rejeté le rejet du monde envers Jésus, alors ceux qui souffrent et meurent pour son nom savent qu’ils sont entourés par la miséricorde salvatrice de Dieu. Dans le livre de l’Apocalypse, les martyrs sont vêtus de blanc, la couleur de la victoire (chapitres 6 et 7) parce qu’ils ont lavé leurs vêtements dans le sang de l’Agneau.

Le témoignage des martyrs n’est pas juste pour ceux qui vivent sous la menace d’une violente persécution. C’est tout autant pour ces chrétiens qui vivent dans des maisons confortables et qui travaillent dans des bureaux climatisés. La vie chrétienne a la forme d’une croix. Tout comme Dietrich Bonhoeffer a une fois dit :

« La croix est pour tout chrétien »

— et cela comprend ceux qui ne sont pas confrontés à la mort pour leur foi. Le martyre chrétien nous montre que la vie chrétienne est en tout temps et en tout lieu une mort à soi et que la gloire de cette mort à soi est vraiment cachée. Nos petits moments du quotidien où nous disons « non » au monde, ou les temps où nous portons le fardeau des autres ou lorsque nous nous donnons pleinement dans le service, ces moments ne sont souvent pas applaudis. Le coût de ces choses pour nous, bien que n’étant pas aussi élevé que la mort en soi, est réel. La vie chrétienne fait mal.

Cependant, cette mort quotidienne à soi est retrouvée de l’autre côté par une résurrection à la vie nouvelle. En Christ, par la foi, nous ne sommes pas condamnés. Nous sommes plutôt appelés à la liberté d’une nouvelle espérance et d’un nouveau but afin de faire son œuvre dans ce monde, pour la gloire de son nom.


Répondre :

  • Qu’en pensez-vous ? Vous pouvez surligner certaines phrases de cet article pour y ajouter un commentaire, ou ajoutez votre réponse ci-dessous.
  • Pourquoi ne pas discuter de ce numéro de Parole et Monde en groupe à l’aide de vos questions de discussion ?

Oeuvre citée

Endō, Shūsaku. Silence. Traduit par Henriette Guex-Rolle. Paris : Denoël, 1992.

Tous les articles de Parole et Monde