La menace à l’encontre de l’identité chrétienne en Iraq

Qu’arrive t-il quand on est contraint de quitter sa terre ancestrale?

Traduit de l’anglais par Anja Morvan

Le terme « persécution » et sa définition sont connus de la plupart des chrétiens. Les chrétiens ont souffert de la persécution depuis leurs débuts communautaires. Et à travers l’histoire, les chrétiens en différents endroits du monde ont fait l’expérience directe de la persécution qui vient sous différentes formes. Ainsi, à vrai dire, être persécuté parce que je suis chrétien n’est pas quelque chose de surprenant. Lorsque nous entendons parler de persécution, nous en apprenons aussi sur certaines des personnes courageuses qui ont gardé la foi et qui sont prêtes à mourir pour elle. Le fait que ces personnes soient si fidèles est quelque chose d’extraordinaire. Cependant, il est triste qu’en ces temps de liberté et de modernité, des gens soient persécutés à cause de leur foi.

Être tué ou assassiné à cause de sa foi est une brutalité. Mais à mon sens, ce n’est pas ce qu’il y a de plus laid dans ce que la persécution peut achever. Il y a un autre aspect de la persécution qui peut être aussi dévastateur que le meurtre comme moyen d’éliminer des personnes ainsi qu’un groupe de personnes.

En effet, ce qu’il y a de plus dangereux dans la persécution n’est pas la menace à la vie d’une personne mais plutôt la menace à la foi d’une personne. Par conséquent, pour parler de la persécution des chrétiens en Iraq, dans ce qui suit, je me pencherai sur la manière dont la persécution du soi-disant État islamique menace notre identité chrétienne, une identité intimement liée à une certaine communauté en un certain endroit.

Beaucoup ont entendu ce qui s’est passé en Iraq en août 2014. L’État islamique a envahi la plaine de Ninive et a forcé des milliers de chrétiens à quitter Mossoul et les villes dans lesquelles ils vivent depuis les premiers siècles du christianisme. Même si certaines villes ont été libérées de l’État islamique après plus de deux ans, la perte causée par la persécution a laissé les chrétiens blessés et profondément affectés. Il est vrai que la plupart d’entre eux ont survécu à l’État islamique mais les aspects cruciaux de leur foi ou la manière dont leur foi était exprimée ont changé ou ont même été perdus. Ce n’est pas parce que les persécutés doutaient de leur foi. C’est plutôt les facteurs causés par la persécution qui ont mis fin à certaines des caractéristiques cruciales de leur foi. Quitter la terre a tari les passions religieuses qui étaient liées à la terre. Ce sont des traditions qui ont leur importance et qui nourrissent la foi uniquement parce qu’elles sont pratiquées dans les villes chrétiennes de la plaine de Ninive.

La communauté chrétienne en Iraq est considérée comme l’une des communautés chrétiennes les plus anciennes. La grande majorité de ses membres parle la langue araméenne. La plaine de Ninive dans le nord de l’Iraq est la province iraquienne habitée par la majorité des chrétiens. Plus de 125 000 d’entre eux vivaient dans la ville de Mossoul et dans les villes et les villages autour. Ils appartenaient à différentes églises comme les anciennes Églises de l’Orient, l’Église catholique chaldéenne, l’Église syriaque catholique et l’Église syriaque orthodoxe.

Dans la mesure où ils ont quitté leurs villes, les chrétiens ont pris conscience que l’une des raisons principales de l’État islamique dans l’attaque à leur encontre et l’évacuation de la plaine de Ninive était de mener une guerre à l’encontre de leur héritage culturel, à l’encontre à la fois de leur passé et de leur avenir, et à l’encontre des traditions locales qui ont façonné leur identité chrétienne depuis des siècles. Et cela est bien plus néfaste que de tuer des individus. Il y a un exemple que je voudrais donner.

L’une des pratiques importantes que les chrétiens de la plaine de Ninive avaient dans leurs villes était leur respect pour les lieux sacrés et les tombes des martyrs. Il y a cinq lieux sacrés remarquables à Ninive. Vénérer les saints et les martyrs en se rendant en pèlerinage vers ces lieux sacrés marquait le sens du religieux des chrétiens iraquiens. Il y avait les fêtes et les saisons où les chrétiens visitaient ces lieux sacrés pour exprimer des aspects cruciaux de leur identité. Au fil des années et des siècles, ces pèlerinages sont devenus des traditions aussi vieilles que le christianisme en Iraq. Au cours de ces pèlerinages, une communauté se rassemble pour vivre une expérience religieuse qui les enrichit grandement et fortifie leur foi.

Tout d’abord, la relation avec ces lieux sacrés créait le lien avec leur passé. Ces lieux sacrés étaient des puits de sagesse et de vertu morale pour ceux qui participaient à la fête. En même temps, ces lieux sacrés étaient comme des oasis pour la communauté en pèlerinage. Elle en tirait force et réconfort pour continuer vers le sanctuaire sacré vers le temple céleste. Deuxièmement, la communauté se rassemblait autour du lieu sacré où elle déclarait son appartenance à cette communauté de saints et de martyrs. Son désir était de poursuivre sur le chemin spirituel ouvert par ses ancêtres. Troisièmement, elle enseignait à ses enfants ce qu’allait être leur avenir. Participer à ces fêtes générait une harmonie sociale, culturelle et spirituelle.

Pendant des siècles, les chrétiens de la plaine de Ninive ont pratiqué et ont conservé cette tradition avec un grand enthousiasme. Cette tradition leur a donné un fort sentiment de communauté. Chaque fois que les lieux sacrés étaient visités, toute la communauté déclarait sa volonté de poursuivre la foi des apôtres et des saints. Mais l’État islamique a balayé tout cela et depuis plus de deux ans, les chrétiens de Ninive ont été exilés, loin de leur terre. Cette tradition liée à la terre et à la communauté s’est achevée lorsque les gens ont été forcés de s’exiler de leur terre. C’était difficile pour les chrétiens de réaliser qu’en quittant leur terre, ils perdaient ce qui les rendaient spéciaux. Ils se sont lentement assimilés au monde.

On ne s’attendait pas à ce que l’État islamique pénètre la zone que les chrétiens croyaient bien protégée depuis des siècles, par ses églises, ses lieux sacrés et ses saints. Personne ne croyait que la ville serait balayée de ses chrétiens en l’espace de quelques jours. Les chrétiens ont été confrontés à une réalité qu’ils n’avaient jamais envisagée. Ils sont loin de leur terre. Ils sont en exil, pleurant sur leur passé et craignant l’avenir.

La terre était très importante dans l’estime de ces gens. Il y a une passion religieuse liée à la terre. Le pèlerinage vers les lieux saints en tant que pratique religieuse est une partie intégrale de notre culture, et il contribue à former la base de l’identité iraquienne. La base de notre existence sera uniquement des récits émanant du passé.

L’État islamique n’était pas seulement après les gens individuellement ou leur argent. Il était en réalité après leur histoire. Il était après cette marque du christianisme du Moyen-Orient avec son sceau spécial. En ayant tout laissé derrière eux, les gens sentent qu’ils n’ont pas grand chose à offrir au monde : pas d’identité, pas de tradition, pas d’histoire. Ils doivent repartir à zéro, en se tournant vers le monde pour demander de quoi subvenir à leurs besoins essentiels. Ce sentiment de perte de dignité fait que beaucoup perdent confiance dans le gouvernement et dans leurs amis. Ils doivent former une nouvelle communauté, une nouvelle manière de vivre en paix. Ils ont besoin de faire confiance en de nouvelles normes qui n’ont pas de lien avec leur passé. Ils doivent planter les semences dans une nouvelle terre et avancer.


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