« Nous pouvons accepter le martyre, mais pas le génocide ! »

Endurer fidèlement est-il le seul paradigme des chrétiens face à la souffrance ?

Traduit de l’anglais par Ando Mvé Nguema

L’année dernière, le BBC magazine a réalisé un reportage sur une milice chrétienne spécialement formée pour protéger les villages chrétiens près de Mossoul, appelée la Brigade de Babylone.* Elle était financée par le gouvernement iraquien et combattait aux côtés d’autres milices musulmanes. Le chef de ce groupe aurait déclaré qu’ils n’avaient pas d’autre choix parce que l’État islamique ciblait les chrétiens en particulier. Le journaliste lui a ensuite posé la question : « Qu’en est-il du commandement : “Tu ne commettras pas de meurtre ?” » Le commandant de milice a répondu : « Nous devons nous battre. Nous devons nous défendre. » Malheureusement, le ton de l’article était un peu condescendant, comme s’il était mal de combattre — parce que l’auteur n’avait pas souvenance, dans ses études bibliques faites au séminaire, de Jésus encourageant ses disciples à prendre les armes ! Le journaliste aurait-il posé la même question sur le sixième commandement aux soldats qui se battaient à Dunkerque et en Normandie ou aux membres de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale ? Est-il juste de défendre les nations contre des dictateurs impitoyables comme Hitler, mais mal de protéger des vies et des communautés innocentes contre les persécutions violentes qui frisent le nettoyage religieux ? Ce qui précède résume un défi majeur auquel les communautés chrétiennes qui subissent la persécution sont confrontées.

Des études ont montré que les persécutions contre les peuples de toutes les confessions ont augmenté et sont répandues de par le monde aujourd’hui, les chrétiens étant les plus ciblés.* Paul Marshall, Lela Gilbert et Nina Shea affirment que :

« Les chrétiens constituent l’unique groupe religieux le plus persécuté au monde aujourd’hui. Ceci est confirmé dans des études réalisées par des sources aussi diverses que le Vatican, Open Doors, le Pew Research Center, Commentary, Newsweek et The Economist. Selon une estimation faite par les Conférences des Évêques Catholiques de la Communauté Européenne, soixante-quinze pour cent des actes d’intolérance religieuse sont dirigés contre les chrétiens. »

* De même, le Pape François a condamné à plusieurs reprises les persécutions répandues, en particulier au Moyen-Orient où l’existence continue de communautés chrétiennes historiques est menacée parmi les catholiques arméniens, assyriens, chaldéens, maronites, mélkites et syriaques. « Où est la conscience du monde ? » se demande-t-il.* Malheureusement, pour des raisons trop complexes à aborder ici, différents observateurs ont noté que les dirigeants politiques occidentaux ont souvent été réticents à intervenir ou ne sont tout simplement pas intervenus.*

Les estimations du nombre de chrétiens tués varient. Todd M. Johnson du Centre pour l’ Étude du Christianisme Mondial, en partant d’une définition au sens large du martyre, suggère que quelque cent mille chrétiens sont tués tous les ans de 2000 à 2010.* Mais ceux qui sont plus conservateurs se réfèrent à un chiffre entre sept et huit mille.* Néanmoins, ces chiffres ne nous indiquent pas la gravité du problème, en particulier en ce qui concerne le déplacement massif de communautés entières et l’exil de leurs terres ancestrales où elles avaient vécu pendant des siècles, voire des millénaires. Par exemple, du million et demi de chrétiens vivant en Iraq avant 2003, il reste moins d’un demi-million aujourd’hui. Un autre exemple tiré d’un contexte très différent est le déplacement de groupes tribaux chrétiens minoritaires par le gouvernement en Birmanie.

De tous temps, la manière par laquelle les chrétiens ont réagi à la persécution a été en grande partie définie par certains textes clefs dans le Nouveau Testament. Ceux-ci comprennent « Ne résistez pas à celui qui vous veut du mal » (Mt 5.39) et « Si l’on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre » (Mt 10.23).* Ainsi, lorsque les autorités juives ont commencé la première vaste persécution à Jérusalem, les chrétiens « se dispersèrent à travers la Judée et la Samarie » (Actes 8.1). Et dans le livre de l’Apocalypse, quand les martyrs égorgés s’écrièrent pour réclamer justice et vengeance, « chacun d’eux reçut une tunique blanche, et il leur fut dit de patienter encore un peu de temps jusqu’à ce que soit au complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères qui allaient être mis à mort comme eux » (Ap 6.11). En général, ces passages ont été interprétés comme conseillant d’accepter la persécution et le martyre, de fuir si possible, et de laisser les questions de justice et de vengeance du mal à Dieu qui est souverain. Nous pouvons résumer cette approche comme étant celle de « l’endurance fidèle. »*

Il ne fait aucun doute que l’appel du Nouveau Testament à l’endurance fidèle reste le paradigme fondamental pour l’Église chrétienne de tous les temps dans sa réponse à la persécution. Il est trop profondément enraciné dans le mystère et la puissance de la croix pour qu’il soit mis de côté et remplacé par autre chose. Cependant, y a-t-il de bonnes raisons de se demander si cette approche couvre tout ce qu’il y a à dire sur la réponse chrétienne à la persécution ? Je voudrais suggérer qu’il en existe.

Nous commençons d’abord avec les persécutions au sein de l’Église primitive sous l’Empire romain. En fait, celles-ci n’ont jamais entraîné les nombres de morts très élevés communément admis par l’imagination populaire. En se basant en partie sur le travail du premier historien de l’Église, W. H. C. Frend, Rodney Stark a affirmé que le nombre de martyres s’élevait à des centaines uniquement et non des milliers.* Les vagues sporadiques de persécution qui se sont produites ciblaient généralement les évêques et les dirigeants uniquement. Ce ne sont pas les chiffres qui les rendent mémorables, mais les souffrances horribles subies par les martyrs et le rayonnement tranquille avec lequel beaucoup ont fait face à la mort ! En revanche, ce qui se passe aujourd’hui dans divers endroits du monde est d’un ordre totalement différent. Les chiffres sont beaucoup plus élevés et les persécutions beaucoup plus persistantes, intenses et violentes. Cela a conduit certains évêques syriens à dire, dans le contexte de la crise actuelle, « Nous pouvons accepter le martyre, mais pas le génocide ! »

Deuxièmement, qu’il s’agisse de violence de masse ou de persécutions ordonnées par l’État pendant et après la période apostolique, tout cela s’est produit dans le contexte d’un empire ayant un degré relativement élevé d’ordre public. Les récits dans le livre des Actes (16.35–40 ; 19.35–40 ; 22.25) montrent clairement que les chrétiens obtenaient ou sollicitaient la protection légale des autorités locales. Mais aujourd’hui, les persécutions se produisent souvent dans des contextes où l’ordre public a cessé de fonctionner, ou bien dans des régions où les autorités sont négligentes ou même, soutiennent directement les attaques. La plupart desdites attaques a engendré la violence d’une ampleur colossale ainsi que l’esclavage sexuel, les meurtres, le génocide et la dislocation des communautés.

Troisièmement, dans la tradition occidentale elle-même, la réponse chrétienne à la persécution ne s’est pas toujours limitée au paradigme d’endurance fidèle. Prenons, par exemple, la Réforme du XVIème siècle. Luther aurait-il survécu et réussi s’il n’était pas de notoriété publique que Frédéric Le Sage, et d’autres princes allemands, se tenait à ses côtés, portant des armes dans le cas où cela s’avérerait nécessaire ? Ou bien, que serait-il arrivé à la Réforme écossaise sous John Knox si les forces armées anglaises n’étaient pas intervenues ?

Faisons un bond de quatre siècles jusqu’à la pénible décision qu’a prise Dietrich Bonhoeffer de soutenir le complot visant à éliminer Hitler, dans le contexte d’une guerre immorale et de génocides d’une ampleur sans précédent. En 1939, juste avant de quitter les États-Unis pour retourner en Allemagne, il a écrit ces mots à Reinhold Niebuhr : « Une telle décision doit être prise par chaque homme de manière individuelle. Les chrétiens en Allemagne feront face au terrible choix entre vouloir la défaite de leur nation afin que la civilisation chrétienne puisse survivre, et vouloir la victoire de leur nation, détruisant de ce fait notre civilisation. Je sais laquelle de ces alternatives je dois choisir, mais je ne peux pas faire ce choix en toute sécurité. »* Il ne peut pas avoir écrit cela si l’endurance fidèle est le seul paradigme pour les chrétiens persécutés ou pour les civilisations chrétiennes menacées d’extinction !

Cela nous amène à la question de savoir si les chrétiens ont jamais le droit de recourir à l’utilisation des armes pour défendre les êtres qui leur sont chers, leurs communautés et leur civilisation. Au cours d’une discussion avec quelques chrétiens nigérians qui faisaient face à des incendies prémédités d’églises et des meurtres de grande ampleur, un ami avait suggéré qu’ils devraient songer à appliquer la tradition de la guerre juste dans l’optique de l’autodéfense dans une telle situation. Étonnamment, on lui a dit qu’ils n’en avaient jamais entendu parler ! La tradition de la guerre juste est acceptée de manière globale par la majorité des Catholiques et des Protestants, particulièrement lorsqu’il s’agit de lutter contre des agressions immorales et de défendre des innocents. Dans son ouvrage Issues Facing Christians Today [Le chrétien et les défis de la vie moderne], John Stott a résumé les sept conditions qui doivent être réunies pour qu’une guerre soit considérée juste : « une déclaration formelle, le dernier recours, une cause juste, une intention juste, les moyens proportionnels, une immunité pour les non-combattants et une perspective raisonnable. »*

Cependant, de sérieux penseurs chrétiens ont remis en question la tradition de la guerre juste en faveur d’un pacifisme strict. Ces dernières années, Richard B. Hays en a probablement fait la critique la plus soutenue dans une perspective biblique.* Sa position peut être résumée comme suit : « De Matthieu à Apocalypse, nous trouvons un témoignage consistant contre la violence et un appel lancé à la communauté de suivre l’exemple de Jésus en acceptant la souffrance plutôt que de l’infliger … Le Nouveau Testament n’indique aucun fondement permettant de déclarer que la participation chrétienne à une guerre est ‘juste’. »*

Mais Hays a-t-il raison ? Je ferai simplement deux observations. Tout d’abord, comment interprète-t-il Romains 13.4 qui décrit le magistrat qui porte l’épée comme étant un serviteur de Dieu (LSG) ? Il dit : « Si l’autorité dirigeante porte l’épée pour exécuter la colère de Dieu… cela n’est pas le rôle du croyant. »* Mais que se passe-t-il lorsque le dirigeant est un croyant ? Hays n’en dit rien. Par ailleurs, si la responsabilité des autorités est de gouverner et de maintenir l’ordre public, que se passe-t-il lorsque le gouvernement échoue et que l’ordre public est anéanti ? Le chrétien est-il tenu d’accepter simplement le chaos et d’en souffrir les conséquences, quelles qu’elles soient ? Il semble que Hays a trop simplifié le problème. Cela conduit à la seconde observation. Hays mentionne la possibilité qu’on lui demande ce qui se serait produit si les chrétiens avaient refusé de combattre Hitler pendant la seconde guerre mondiale. Il répond par une question : « Que se serait-il passé si les chrétiens en Allemagne avaient fermement refusé de combattre en faveur d’Hitler, et avaient refusé d’exécuter les meurtres dans les camps de concentration ? »* Certes, Hays pourrait avoir raison en ce qui concerne l’Allemagne, mais il n’a absolument rien compris concernant l’autre côté du globe, car seule une petite poignée des forces armées japonaises était chrétienne ! Et si Hays se trompe sur les agresseurs japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, son erreur est encore plus grande en ce qui concerne la lutte contre l’État islamique aujourd’hui.

En résumé, le constat est qu’aujourd’hui, nous sommes confrontés à des persécutions religieuses d’une ampleur sans précédent, dirigées contre toutes les religions, et particulièrement contre les chrétiens. En de nombreux endroits, ces persécutions ont pris des proportions génocidaires. Pourtant, le récit dominant que l’Église mondiale utilise comme réponse à la persécution reste celui de la fidèle endurance. Malgré le rôle important joué par la tradition de la guerre juste dans l’histoire du christianisme, peu d’effort a été fourni pour appliquer les mêmes principes au génocide dans le cadre de la persécution. Ce document ne prétend pas assurer une défense exhaustive de cette approche. Il cherche plutôt à mettre l’Église chrétienne au défi de constater qu’il y a une lacune dans notre réflexion sur la persécution aujourd’hui, et que cela justifie un effort majeur en vue d’y apporter une réponse théologique morale plus adéquate — une théologie de la juste défense, si on peut la qualifier ainsi.

Pour s’y prendre de manière efficace, il faut résoudre quelques questions épineuses. Tout d’abord, y a-t-il des fondements bibliques et théologiques solides permettant l’application des principes de la juste défense dans les communautés persécutées ? Deuxièmement, il est évident qu’un continuum existe entre les martyres individuels et le génocide de communautés entières. Dans quelles conditions serait-il approprié pour des chrétiens de passer de l’endurance fidèle à la juste défense pour protéger leurs familles, communautés et civilisation ? Ce problème est non seulement régional ou national ; il est également local. Par exemple, selon des témoignages anecdotiques provenant de divers endroits, les églises et communautés protégées par des groupes chrétiens d’autodéfense étaient moins susceptibles d’être brûlées ou attaquées. Mais le danger toujours présent dans ce cas est celui de basculer de la juste défense et de la protection des communautés religieuses vulnérables vers la vengeance et l’agressivité incontrôlée envers les persécuteurs. Ainsi, troisièmement, des codes de conduite régissant la juste défense doivent être soigneusement définis afin que les actions des chrétiens censées faire du bien ne finissent par ouvrir la voie à une plus grande violence ou, pire encore, à une guerre des religions ! Enfin, étant donné que les persécutions des chrétiens se produisent dans une variété de contextes dans le monde, nous devons élaborer des lignes directrices pour aider les Églises à discerner quand la juste défense est appropriée et doit être appliquée, et quand elle serait imprudente et conduirait plutôt à un plus grand désastre pour l’Église et l’Évangile. Un exemple de la seconde probabilité est la situation des églises opérant sous certains régimes marxistes aujourd’hui. Dans tous les cas, le problème est urgent et le défi inéluctable.


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Notes de bas de page

[1] Owen Bennett-Jones, « The Christian Militia Fighting IS », BBC Magazine (11 avril 2016); Http://www.bbc.com/news/magazine-35998716.

[1] Paul Marshall, Lela Gilbert, Nina Shea, Persecuted : The Global Assault on Christians (Nashville, TN : Thomas Nelson, 2013) ; John L. Allen, Jr., The Global War on Christians (New York, NY : Image, 2013).

[3] Marshall, et. al., 4.

[4]Cindy Wooden « Pope Francis : « International Community must act to stop anti-Christian persecution, » » Catholic Herald (1er septembre 2015) ;http://www.catholicherald.co.uk/News/2015/09/01/Pope-Francis-begs-International-Community-to-Act-to-Stop-anti-Christian-Persecution/

[5]Par exemple Marshall, et. al., 292-300.

[6] Todd M. Johnson, « The case for higher numbers of Christian martyrs, » sur http://www.gordonconwell.edu/resources/documents/csgc_Christian_martyrs.pdf

[7] http://www.bbc.com/news/magazine-24864587

[8] Toutes les références bibliques utilisées dans cet article sont issues de la version Bible du Semeur (BDS).

[9] cf. L’idée maîtresse du livre de Ronald Boyd-MacMillan, Faith That Endures : The Essential Guide to the Persecuted Church (Ellel Grange : Sovereign World, 2006).

[10] Rodney Stark, The Rise of Christianity [La Montée du Christianisme]: How the Obscure, Marginal Jesus Movement Became the Dominant Religious Force in the Western World in a Few Centuries [Comment l’obscur mouvement marginal de Jésus devint la force religieuse principale du monde occidental en quelques siècles]. (New York : HarperCollins, 1997), 179f. Il est à noter, toutefois, que cela concerne uniquement l’église sous la domination des Romains et non l’église de Perse, laquelle a connu jusqu’à 190 000 martyrs au IVe siècle. Mais ce n’est pas cette tradition-là que j’aborde ici. Voir Samuel H. Moffett, A History of Christianity in Asia [Histoire du Christianisme en Asie]. Vol. 1 : Beginnings to 1500 (New York : HarperSanFrancisco, 1992), 136-145.

[11]Cité dans Eric Metaxas, Bonhoeffer, Pastor, Martyr, Prophet, Spy [Pasteur, martyre, prophète, espion] (Nashville : Thomas Nelson, 2010), 321.

[12] John Stott, Issues Facing Christians Today, 4th ed., rev. by Roy McCloughry (Grand Rapids, MI: Zondervan, 2006), 106.

[13] Richard B. Hays, The Moral Vision of the New Testament : A Contemporary Introduction to New Testament Ethics (Edinburgh: T. & T. Clark, 1996), 317-346.

[14] Ibid., 332 & 341.

[15] Ibid., 331.

[16] Ibid., 342.

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