La violence masculine envers les femmes sur les campus

Réflexions pour les universités d’aujourd’hui inspirées de l’histoire de Tamar

Traduit de l’anglais par Richard Ouellette

La campagne #MoiAussi (#MeToo) a permis à des femmes de tous les pays et de tous les âges de révéler les agressions qu’elles avaient subies. Les femmes présentes sur les campus universitaires ne font pas exception. Différentes formes d’agressions sexuelles et de violences se produisent parmi les jeunes adultes sur les campus, la plupart d’entre elles commises par des hommes envers les femmes, et parfois envers d’autres hommes. Les exemples sont nombreux. Pour en citer quelques-uns, mentionnons Brock Turner, aux États-Unis, qui a agressé sexuellement une femme à demi consciente, [1] et M. Akash, de Chennai, en Inde, qui a harcelé une camarade de classe durant des années avant de mettre le feu à ses vêtements.[2]

Sur les campus indiens, les étudiants ont l’habitude, lorsqu’ils sont en groupe, d’émettre des commentaires sur les femmes qui passent devant eux — une activité appelée « Eve-teasing » (taquiner Ève), que certains affirment être anodine, mais qui reflète des attitudes qui mènent éventuellement à la violence physique ou sexuelle. De nombreuses femmes rapportent avoir été touchées d’une manière inappropriée par les hommes fréquentant leur université. Cela se produit généralement lors de soirées ou d’événements tels que Holi, le festival de printemps que l’on célèbre dans le nord de l’Inde avec beaucoup de joie et de couleur. Malheureusement, la contrepartie de cette joie et cette effervescence est la fréquence des agressions sexuelles subies par les étudiantes lors de tels événements. Il arrive aussi que des professeurs soient les auteurs de harcèlement, par le biais de touchers inappropriés et de demandes non équivoques faites aux étudiantes. L’agression et la violence physique commises par un partenaire est un enjeu aussi fréquent ici qu’ailleurs, la raison invoquée étant souvent que les hommes ne toléraient pas « qu’on leur manque de respect ou qu’on leur désobéisse ». Une telle violence peut aussi escalader vers le viol, les viols collectifs brutaux, le meurtre, l’immolation par le feu ou l’utilisation de l’acide pour défigurer la jeune femme. La violence commise par l’État est également fréquente. Des étudiantes de la Banaras Hindu University, dans l’État de Uttar Pradesh, en Inde, ont été récemment punies par des policiers. Ces derniers avaient été appelés sur les lieux pour « maîtriser » des étudiantes en train de manifester. Ironiquement, cette manifestation avait été organisée pour exiger qu’on mette un terme à la violence sur les campus, qu’on installe un meilleur éclairage dans les rues et qu’on adopte des mesures en vue de la sécurité des individus.

Mieux comprendre les hommes, les femmes et la violence : l’histoire de Tamar

L’histoire, racontée en 2 Samuel 13, n’est ni jolie, ni rassurante. En la lisant, nous pouvons comprendre comment et pourquoi certaines sociétés dégénèrent et fonctionnent à partir d’attitudes d’hommes et de femmes qui prédisposent les gens, et plus particulièrement les hommes, à la violence et aux attitudes sexistes.

1 Absalom, un fils de David, avait une sœur qui était très belle et qui se nommait Tamar. Amnôn, un autre fils du roi David, en tomba passionnément amoureux. 2 Il se rongeait tant à propos de sa demi-sœur qu’il s’en rendait malade, car elle était vierge et il lui semblait impossible de l’approcher. 3 Amnôn avait un ami nommé Yonadab, un fils de Shimea, le frère de David. C’était un homme très astucieux. 4 Il demanda à Amnôn: Fils du roi, pourquoi es-tu si déprimé? Chaque matin tu parais l’être davantage. Ne veux-tu pas m’en dire la cause?
Amnôn lui répondit: Je suis amoureux de Tamar, la sœur de mon frère Absalom.
5 Yonadab lui dit alors: Mets-toi au lit et fais comme si tu étais malade. Quand ton père viendra te voir, dis-lui: «Permets à ma sœur Tamar de venir me faire à manger, qu’elle prépare le repas sous mes yeux afin que je la voie faire, puis je mangerai de sa main.»
6 Amnôn se mit donc au lit et fit semblant d’être malade. Le roi vint le voir et Amnôn lui dit: Fais venir ma sœur Tamar pour qu’elle me prépare deux galettes sous mes yeux, et je les mangerai de sa main.
7 David envoya dire à Tamar dans son appartement: Va chez ton frère Amnôn et prépare-lui son repas.
8 Tamar se rendit donc chez son frère Amnôn et le trouva couché. Elle prépara de la pâte et la pétrit, puis confectionna des galettes devant lui et les fit cuire. 9 Ensuite elle prit la poêle et lui en servit le contenu devant lui, mais il refusa d’en manger et dit: Faites sortir tout le monde d’ici.
Tous se retirèrent. 10 Alors il demanda à Tamar: Apporte-moi ces galettes dans ma chambre pour que je les mange de ta main.
Tamar prit les galettes qu’elle avait faites et les apporta à son frère Amnôn dans sa chambre. 11 Au moment où elle les lui présentait, il l’empoigna et lui dit: Viens, couche avec moi, ma sœur!
12 Mais elle s’écria: Non, mon frère, ne me fais pas violence! Cela ne se fait pas en Israël. Ne commets pas une telle infamie! 13 Après cela, où irais-je porter ma honte? Et toi, tu serais considéré comme un individu méprisable dans notre peuple. Pourquoi ne parles-tu pas au roi? Il ne refusera pas de me donner à toi.
14 Mais il ne voulut rien entendre, et comme il était plus fort qu’elle, il lui fit violence et coucha avec elle.
15 Après cela, il conçut pour elle une forte aversion, plus violente que la passion qu’il avait éprouvée pour elle. Tout à coup, il lui ordonna: Lève-toi, va-t’en!
16 — Non, lui dit-elle, en me chassant, tu commettrais un crime encore pire que le mal que tu m’as déjà fait.
Mais il ne voulut pas l’écouter. 17 Il appela le domestique qui était à son service et lui ordonna: Débarrassez-moi de cette fille! Jetez-la dehors et verrouillez la porte derrière elle!
18 Elle portait jusque-là une longue robe multicolore, car c’était autrefois la tenue des princesses aussi longtemps qu’elles étaient vierges. Le domestique la mit dehors et verrouilla la porte derrière elle. 19 Alors Tamar répandit de la cendre sur sa tête, elle déchira sa longue robe, se prit à deux mains la tête, puis elle partit en poussant des cris. 20 Son frère Absalom lui demanda: Ton frère Amnôn t’a-t-il fait violence? Maintenant, ma sœur, n’en parle pas, c’est ton frère, et ne prends pas la chose trop à cœur!

Dès lors Tamar alla demeurer dans la maison d’Absalom, comme une femme abandonnée.
21 Le roi David apprit tout ce qui s’était passé et il en fut très irrité. 22 Quant à Absalom, il n’adressait plus la parole à Amnôn, ni en bien, ni en mal, car il l’avait pris en haine à cause du viol de sa sœur Tamar. (Bible du Semeur)

Cet épisode se déroule dans un contexte patriarcal où les hommes et la lignée mâle exercent l’autorité sur l’espace public et privé, et jouissent du pouvoir. Les femmes sont accessoires dans le récit et les hommes y jouent un rôle prépondérant. Le livre de 2 Samuel parle de David, et l’histoire de Tamar n’est là que pour décrire les interactions du roi envers ses fils, ses héritiers. Tamar n’est même pas appelée la fille de David dans le récit, et sa mère, Maacah, princesse de Gershur, n’est pas non plus mentionnée. On décrit Tamar comme « la sœur d’Absalom qui était très belle », un élément qui est déterminant dans le déroulement du récit. Si elle avait été simplement une esclave violée par Amnôn, son histoire n’aurait probablement jamais été racontée. Les sociétés patriarcales ont tendance à ne pas parler de ce qui arrive aux femmes, excepté lorsque cela concerne les hommes. Arrêtez-vous un instant pour vous poser la question : combien de récits ou de films mettent l’accent sur les histoires de femmes ? Combien de femmes ont été agressées sur votre propre campus et n’ont pas osé en parler ouvertement, avant de partager ce qu’elles ont vécu sur #MoiAussi à votre plus grand étonnement ?

Les gens impliqués dans l’histoire démontrent plusieurs de ces attitudes patriarcales. Il y est permis que la femme porte le déshonneur associé au comportement disgracieux d’un homme, tandis que tous les hommes — le violeur, l’ami de ce dernier, ses serviteurs, le roi, la société et même le frère protecteur — conspirent ensemble pour garder le silence au sujet de ce viol et le laisser impuni.

Considérons d’abord Amnôn, le prince violeur et le frère de Tamar. Il trouvait tout à fait normal et justifié intérieurement de ressentir une forte convoitise à l’encontre de Tamar, encouragé par son ami. Il n’a tenu aucun compte des sentiments éventuels de celle-ci et d’un possible refus de sa part, et il s’est senti justifié de la posséder et la violer, ce sentiment d’ayant droit étant plus fort que son lien fraternel, ses inhibitions sociales et ses devoirs filiaux en tant que prince héritier. Il a probablement compris l’énormité de son crime après que le viol eut été commis, lorsqu’il était trop tard. Comme de nombreux hommes l’ont fait avant et après lui, il a tourné son dégoût et sa haine contre sa sœur en la rendant responsable de tout. Utilisant les mots « cette fille » pour qualifier la séductrice dont il ne prend même pas la peine de mentionner le nom, il la fait jeter dehors. Ceci est évocateur de nombreux cas de harcèlement sexuel dans le monde d’aujourd’hui. Le cinéaste Alfred Hitchcock aurait, d’après des témoins, agressé sexuellement l’actrice, Tippi Hedren, et lorsqu’elle a repoussé ses avances, il l’a menacée de ruiner sa carrière. Après cet incident, il avait l’habitude de l’appeler simplement « la fille ».

Jonadab, le neveu de David, était l’archétype du parfait complice : il a encouragé Amnôn à cesser de jouer les amoureux éplorés et il lui a suggéré un plan pour amener Tamar à coucher avec lui. Lui aussi légitimait les désirs masculins en faisant fi de la réponse possible de Tamar et de ses sentiments. Un meilleur ami et conseiller aurait sans doute insisté sur ce que Tamar a affirmé elle-même : « Cela ne se fait pas en Israël. Ne commets pas une telle infamie ! » Jonadab semble ici et lors d’un échange subséquent avec David, vouloir s’attirer les bonnes grâces des gens au pouvoir et il est prêt à tout pour réussir. Une telle attitude complice se voit souvent sur les campus, de nos jours : des amoureux éconduits ont des amis qui les encouragent à la violence. Et que dire des très nombreux hommes et femmes qui ont consciemment ou inconsciemment permis à des gens tels que Harvey Weinstein, ou encore l’ardent défenseur indien de l’environnement, R. K. Pachauri, de faire violence à une série de jeunes femmes vulnérables, de stagiaires et de vedettes montantes.

Le plus décevant dans cette histoire, est sans doute le rôle joué par David lui-même, le roi puissant, l’homme qui, par ailleurs, aimait Dieu et s’efforçait de lui plaire. Il est dit qu’il aimait Amnôn, son fils premier-né. Lorsqu’Amnôn lui a fait la demande que Tamar vienne faire la cuisine pour lui dans sa chambre, David s’est empressé d’y faire envoyer la jeune femme. Et lorsqu’il a découvert qu’un viol avait été commis, il était furieux mais il n’a rien fait à ce sujet. Il n’a puni Amnôn d’aucune manière et ne lui a fait aucun reproche au sujet de son hypocrisie, de son crime et de sa cruauté. Il n’a offert à sa fille aucun contexte pour qu’elle puisse faire valoir ses droits ou demander que justice soit rendue et elle s’est retrouvée entièrement laissée à elle-même dans la maison d’Absalom. David cherchait à éviter le scandale provoqué par le fait que l’héritier du trône soit accusé d’être un violeur. Sans doute le silence a-t-il servi les intérêts du roi puisqu’un scandale sexuel rendu public aurait sans doute fait remonter à la surface sa propre inconduite sexuelle. Combien de professeurs, de doyens, de responsables de résidences et autres personnes en autorité sur les campus ont-ils gardé le silence au sujet d’une agression sexuelle et laissé l’agresseur s’en tirer indemne afin que l’institution, leurs amis coupables ou eux-mêmes ne soient pas exposés ?

Absalom était en colère, mais il est intéressant de noter que lui aussi a choisi de garder le silence. Le violeur est leur frère et la famille ne doit pas subir de déshonneur, c’est pourquoi il se joint temporairement au groupe de ceux qui protègent le violeur. Absalom était très fâché, bien sûr, mais la raison semble en être attribuée moins à Tamar et davantage à l’insulte qui est faite à son honneur : en tant que frère de Tamar et son protecteur, il n’a pas été en mesure d’empêcher ce viol. Absalom déteste Amnôn pour ce qu’il a fait, non pas à une femme innocente, mais à sa sœur. En d’autres mots, pour Absalom, il s’agit surtout d’un enjeu masculin. Il ne voit pas la nécessité de se préoccuper des sentiments de Tamar. Agissons-nous de la même manière envers les femmes sur lesquelles nous avons la responsabilité de veiller ? Sommes-nous davantage préoccupés par notre orgueil blessé, par l’honneur de notre famille ou de l’institution, que par les souffrances endurées par la victime ? Cherchons-nous à cacher ou à gérer les choses à l’interne pour protéger l’institution ?

Un jeune homme dont nous ne connaissons pas le nom, le serviteur d’Amnôn, a également été complice de cette injustice. Il jouissait évidemment de très peu de pouvoir et n’avait pas la possibilité de faire preuve d’humanité ni de manifester son accord ou son désaccord pour le crime commis. Il n’a pas mis en question ni exprimé son refus face au décret du fils du roi. Il a peut-être ressenti de la compassion envers la femme agressée, mais il ne l’a pas démontrée et il a fait ce qui lui avait été commandé : la « fille » a été mise à la porte. Le serviteur a gardé le silence et il a tiré sa révérence. Tant de passants et témoins de tels événements sur les campus agissent ainsi. Ils voient ce qui se passe et contribuent à leur manière à l’opération de couverture ; ils refusent que leur nom soit mentionné et se gardent bien de révéler ce qu’ils savent.

Et qu’en est-il de Tamar elle-même, finalement ? La jeune femme aurait probablement continué à aimer Amnôn et à prendre soin de lui en tant que frère aîné de la famille. Lorsqu’Amnôn lui a demandé de coucher avec elle, elle a immédiatement refusé, et probablement dans un effort désespéré de sauver sa peau, elle lui a suggéré que leur père accepterait d’emblée qu’ils se marient. Elle a essayé de résister physiquement à son frère, comme le mentionne le texte, mais elle n’a pas réussi à empêcher Amnôn de la violer. Lorsque ce dernier est passé instantanément de l’amour à la haine et lui a dit de s’en aller, elle a de nouveau fait preuve de plus de sagesse que lui. Elle a affirmé que de la mettre à la porte, en prétendant que le viol n’avait jamais eu lieu, ne ferait qu’aggraver le mal qu’il lui avait déjà fait. Ici encore, Amnôn ne l’écoute pas, aveuglé par l’arrogance qui le caractérisait en tant que mâle héritier du trône. En lâche qu’il était, il commande à son serviteur de la jeter dehors.

Tamar n’a pas gardé le silence et elle n’est pas rentrée chez elle en catimini pour cacher sa honte. Elle a déchiré ses vêtements, jeté de la cendre sur sa tête et s’est éloignée en pleurant et gémissant, annonçant à quiconque voulait l’entendre que sa virginité et son honneur avaient été perdues sans son consentement.

Elle a rendu la chose publique et fait beaucoup de bruit. Personne n’a pris la peine de l’écouter. Ses protestations publiques furent complètement ignorées. Personne n’a jugé bon d’intervenir en sa faveur. Son père était furieux, mais il l’a abandonnée à son sort. Il n’a rien dit ni à elle, ni à son fils héritier qu’il aimait, Amnôn. Le frère de la jeune femme lui a fortement suggéré de cesser ses protestations et de laisser tomber. Il y a ainsi de bonnes chances que la désolation de Tamar ait été causée par la négligence de tous à sa demande et leur indifférence à ce que justice soit rendue.

Que nous enseigne l’histoire de Tamar quant à la violence masculine envers les femmes ?

Tous les hommes dans le récit occupent une place dans la hiérarchie et la structure de pouvoir, et ils font le choix délibéré de maintenir un tel ordre bien en place. David est roi, Amnôn est prince, Absalom est le second héritier en liste, Jonadab est à la remorque de ceux qui exercent le pouvoir et le nom du serviteur n’est pas mentionné, parce qu’il se trouve au bas de l’échelle dans la hiérarchie. Ces hommes ont tout intérêt à maintenir la structure en place et Tamar, la femme, n’a aucune place et ne jouit d’aucun pouvoir dans le récit. Lorsqu’elle est violée et réduite au silence, elle n’a aucune option, aucun moyen de protester. Cela est malheureusement encore très fréquent de nos jours. Les structures du pouvoir au sein des universités et autres lieux similaires demeurent toujours patriarcales, dominées par les hommes (et parfois quelques rares femmes), imprégnées d’idées patriarcales, les femmes victimes se retrouvant souvent impuissantes devant elles. Peu d’universités ont des femmes fortes et indépendantes à leur tête, ou égales en nombre au sein du personnel de direction pour s’opposer à la chose lorsqu’une victime est blâmée personnellement, qu’on la couvre de honte ou qu’on veut la réduire au silence. Les règles et les méthodes en place privent les femmes du pouvoir qui leur revient. Il arrive souvent que la police et le système judiciaire fassent de même. Sur certains campus, les étudiantes sont en plus grand nombre, mais le pouvoir y demeure l’apanage des hommes, que ce soit au niveau des structure ou des relations interpersonnelles.

Les hommes mentionnés dans les récits de l’Ancien Testament voyaient la satisfaction des désirs masculins sans le consentement de la femme comme un droit (Amnôn), comme la normalité des choses (Jonadab et le serviteur), comme inapproprié mais banal (David par son choix d’ignorer le viol en dépit d’une certaine colère), ou comme inacceptable dans le sens que leur propre honneur avait été blessé (Absalom). Leur attitude s’inspirait de la même idée patriarcale des privilèges réservés à l’homme qui est toujours en vigueur de nos jours, et qui porte les hommes à minimiser ou ignorer le « non » d’une femme, comme Amnôn à complètement ignoré le « non » très clair de Tamar. Les hommes et les garçons ont rarement été éduqués à être responsables de leur comportement sexuel, incluant le domaine vital du consentement mutuel avant un rapport sexuel, que leur partenaire se trouve à l’université ou à la maison, que la relation soit fortuite ou durable, et même dans le mariage. Tout être humain à le droit de refuser, et ce droit devrait être absolument respecté.

La tendance est souvent de blâmer la femme pour la violence commise par l’homme, comme Amnôn a cherché à le faire avec Tamar. Même les femmes élevées dans les contextes où ces idées patriarcales prévalent réagissent au harcèlement sexuel en demandant ce que la femme portait comme vêtements, combien d’alcool elle avait consommé et pourquoi elle se trouvait là à cette heure tardive. La femme qui se trouve dans une telle situation est perçue d’emblée comme ayant contribué au problème, laissant supposer qu’elle était tacitement consentante. On ne juge pas même pertinent alors que la femme ait donné ou non son consentement. Un chrétien m’a fait le commentaire, une fois, que Tamar n’aurait pas dû se rendre dans la chambre d’Amnôn, impliquant qu’en y allant, c’était comme si elle « l’avait vraiment cherché ». Les femmes qui consomment de l’alcool ou qui participent aux célébrations Holi à l’université sont perçues aussi comme si elles se rendaient ainsi volontairement vulnérables. Le désir des hommes est normalisé et leur responsabilité pour leurs actions immorales est ignorée.

La violence masculine envers les femmes est cachée, marginalisée et neutralisée. Lorsqu’un homme agresse sexuellement une femme, les autres hommes (et parfois même les femmes) tendent à s’unir pour étouffer les protestations de cette dernière. Même si l’action posée était moralement répréhensible, qu’il s’agisse d’un viol ou d’un épisode de violence physique commise par le petit ami ou la police, il y a généralement consensus qu’il n’est pas nécessaire ni utile de rendre la chose publique. On enjoint la femme à garder le silence, comme on l’a fait pour Tamar. On lui rappelle qu’il s’agit quand même de son petit ami, de son professeur ou de son ami. Ce dernier a un certain pouvoir. Que peux-tu faire, au juste ? lui dit-on. Pourquoi provoquer un scandale ? Ne prends pas cela trop à cœur.

Un moyen intéressant par lequel le privilège du mâle joue inconsciemment un rôle dans le fait que l’enjeu est généralement marginalisé et neutralisé, est la manière dont le viol ou l’agression sexuelle sont souvent rapportés. Le genre masculin est rarement utilisé pour décrire la violence commise. La manchette mentionne : « Une femme a été violée », plutôt que « Un homme — ou un groupe d’hommes — a violé une femme. » La manchette indique : « Violence envers les femmes » et non « Violence masculine envers les femmes ». Parfois, ceci a pour résultat des situations absurdes comme celle qu’un article sur un viol ou une agression apparaisse dans les pages réservées aux femmes ou une chronique féminine. L’effet est de rappeler aux femmes qu’elles sont responsables du problème et qu’il leur revient à elle de se comporter de manière à éviter l’agression et le viol. L’effet pour les hommes est de les garder à distance de ces enjeux. Les hommes n’ont donc pas à s’informer à ce sujet et ils n’assimilent rien, ils ne perçoivent pas la situation comme étant leur problème. Ils sont dispensés de s’en préoccuper, une fois de plus.

Tous sont d’accord pour conclure que l’incident devait être relégué aux oubliettes. Dans un geste assez révélateur, la rage d’Amnôn s’est tournée contre Tamar, et il voulait se débarrasser d’elle, en quelque sorte, pour oublier l’incident. Le serviteur et Jonadab ont aussi joué leur rôle secondaire déshonorant dans ce drame. David a apparemment fait comme si rien ne s’était passé. Absalom n’était pas intéressé à entamer une discussion émotionnelle avec Tamar, et encore moins que la chose soit révélée publiquement. Tous ont conspiré pour réduire Tamar au silence. Les choses se passent souvent ainsi encore aujourd’hui. Un très grand nombre de femmes racontent la même histoire après avoir subi une agression sexuelle. Elles ont tenté de porter plainte, mais elles ont été découragées de le faire par leurs professeurs, leurs amis, la police ou leurs parents. Tout le monde se sentait plus à l’aise d’oublier carrément l’incident. Aborder de tels enjeux est trop menaçant et compliqué pour plusieurs.

La tendance générale à vouloir oublier l’incident dérangeant et à réduire Tamar au silence continue de prévaloir de nos jours. À l’exception de quelques théologiennes féministes et de groupes tels que Tamar Campaign, on ne discute pas de tels enjeux dans les cercles chrétiens en général. En fait, une simple recherche Google suffira à révéler le très petit nombre de prédicateurs, blogueurs et théologiens de renom qui ont écrit ou prêché sur cet incident terrible impliquant Tamar. Y a-t-il des lecteurs de cet article qui ont jamais entendu une prédication sur ce passage, ou participé à une étude biblique sur ce sujet ? Heureusement, avec l’emphase actuelle mise sur l’agression sexuelle, la pertinence de l’histoire de Tamar devrait devenir évidente pour plusieurs.

La conséquence du silence, bien sûr, est que l’agresseur s’en tire indemne. La conspiration du silence mène généralement à la conspiration de l’injustice. Le criminel n’est pas puni, la justice n’est pas rendue. Les acteurs de cette histoire n’ont pas approuvé le geste posé — David le premier, et sans doute le serviteur aussi. Mais punir Amnôn est une autre question. David a préféré ne pas permettre que certaines vérités inconfortables soient révélées. Une telle injustice a eu, bien sûr, pour conséquence une tragédie encore plus grande. Combien d’agresseurs rôdent dans les rues de chaque cité dans le monde à cause de cette conspiration du silence et de l’injustice ? Les statistiques nous apprennent que dans des régions comme celle de l’Afrique du Sud, trois hommes sur cinq ont reconnu avoir battu une femme, l’avoir menacée de manière violente ou l’avoir contrainte à des rapports sexuels non consentis. Ces hommes n’ont pas été mis en prison et ils s’en sont tirés indemnes après avoir commis ces crimes. Il existe une spirale mortelle où l’on garde de plus en plus le silence, et où ceux qui sont coupables de péché sexuel comme David, se sentent de moins en moins disposés à révéler les péchés sexuels des autres, car en le faisant, ils s’exposent eux-mêmes à la condamnation. De tels péchés finissent donc par être profondément enfouis et maintenus secrets, aussi bien au sein de la société que dans notre psyché. L’état de décomposition de nos âmes et nos sociétés est très avancé dans ce domaine.

Tamar elle-même est déshumanisée ; elle n’est pas le centre d’attention des acteurs masculins principaux de cette histoire. Elle n’est ni perçue ni traitée comme un être humain bafoué qui est parfaitement justifié de demander réparation. Son corps est le véhicule de l’honneur familial et de l’honneur des hommes de son entourage, mais non du sien. Tamar est accessoire dans le récit. On la dépouille de son humanité. Et cela aussi se répète à notre époque. La victime de Brock Turner n’a même pas été mentionnée par les nombreuses personnes qui ont rédigé des lettres pour demander la clémence envers l’étudiant de Stanford qui a été surpris en train de violer une jeune femme inconsciente. Il n’était question que de lui, de combien il était gentil et bon, un champion de natation, et de comment il souffrait. Pas une seule personne n’a mentionné la femme ou n’a exprimé de regret pour ce qu’elle avait enduré à cause de leur protégé.

L’histoire de Tamar nous enseigne aussi que c’est possible d’ouvrir la bouche pour dénoncer la violence, autant lorsqu’elle se produit qu’après coup, comme l’a fait Tamar. Plus que cela, son histoire pointe vers un malaise encore plus profond, celui de la dépréciation systématique des femmes, et du statut privilégié inconditionnel accordé aux hommes. C’est là ce qui a influencé le mode de pensée arrogant d’Amnôn pour faire de lui un agresseur, et ce qui lui a finalement permis, grâce aux encouragements et au silence de son entourage, de commettre son crime et s’en tirer indemne. Rien de tout cela n’a l’approbation de Dieu, et en tant qu’étudiants de la Parole, notre défi est de travailler à contrer ces préjugés sexistes autant dans notre propre pensée que dans notre vie. Y a-t-il eu des circonstances où nous avons péché et fait fi du « non » d’une femme, inconsciemment influencés par la prétention à un privilège masculin ? Quand avons-nous sous-évalué la gravité d’un péché sexuel ou l’avons-nous permis ? Quand avons-nous choisi de nous conformer à des systèmes sexistes patriarcaux parce que la possibilité de nous tenir debout et de les dénoncer nous paraissait trop menaçante ? Nous sommes appelés à proposer les mêmes défis aux membres de notre famille, de nos Églises locales et à la société en général.

Que pouvons-nous faire à ce sujet en tant que chrétiens ?

Dans ce monde violent, patriarcal et sexiste, que peuvent faire les chrétiens pour susciter un réel changement ?

Nous pouvons enseigner et démontrer ce que cela signifie de vivre dans l’égalité et l’harmonie entre les hommes et les femmes. Nous pouvons reconnaître les femmes comme étant des êtres humains à part entière, dont les choix, les émotions, la pensée méritent notre respect. Nous pouvons démontrer par notre manière de vivre que les hommes et les femmes peuvent se comporter en amis et en partenaires au foyer, au travail et dans la société en général.

Les hommes et les garçons doivent être encouragés à désapprendre ce qu’on leur a inculqué à l’école du monde, à savoir, que les hommes sont supérieurs, que les femmes doivent être leurs subordonnées, que les femmes n’existent que pour satisfaire les désirs masculins, que les femmes sont des adversaires et que la féminité devrait être tenue suspecte et être dénigrée. Ils ont besoin d’apprendre à agir envers les femmes comme leur maître l’a fait : Jésus était à l’aise avec les femmes, il était amical et il les accueillait d’emblée.

Les hommes et les garçons chrétiens devraient discuter d’enjeux reliés à la violence et la force, et désapprendre les leçons que le monde leur enseigne continuellement, telles que la normalisation et la glorification de la violence, par le moyen des médias de masse et des modèles de référence. Toute forme de violence devrait être questionnée, et le dialogue et la persuasion devraient être privilégiés comme étant des options reflétant davantage les valeurs du Christ dans toute situation. Les hommes ont ainsi la responsabilité de refléter de telles valeurs et de les enseigner aux autres étudiants sur les campus.

Les femmes ont besoin d’apprendre à être plus affirmées et confiantes. À l’instar de Tamar, elles doivent réclamer que justice soit faite, et sans doute devoir persévérer dans ce sens, même devant l’opposition, afin de ne pas céder au désespoir et à la colère, mais de continuer plutôt à travailler en vue de la paix, de la justice et de l’égalité.

Le viol et l’agression devraient être clairement perçus comme essentiellement la responsabilité de celui qui les a commis. Les hommes et les femmes doivent donc cesser de blâmer les victimes et les couvrir de honte. Ce que la femme portait, là où elle est allée, avec qui elle était et à quel point elle avait bu n’accorde en rien la permission à un homme de la toucher sans son consentement. Il nous faut affirmer cela avec détermination et mettre la responsabilité là elle revient.

Il nous faut accompagner les victimes d’agression sexuelle et de violence, les encourager à vivre et à comprendre les émotions conflictuelles et confondantes qu’elles ressentent, leur offrir du réconfort, les aider avec les détails physiques, leur offrir le choix de dénoncer leur agresseur, et leur apporter notre aide, si elles choisissent de le faire, que ce soit devant un comité universitaire, à la police ou devant la cour. Ce sont là des enjeux complexes et il nous faut travailler à la formation de plus de personnes capables d’aider les femmes dans de telles situations.

Il nous faut également nous impliquer auprès des auteurs de viol et de violence. Ces hommes ont aussi besoin d’entendre parler de l’amour transformateur du Christ. Ils ont besoin de s’examiner en profondeur, de chercher à comprendre ce qui les a amenés à traiter les femmes de cette manière, ce qu’il leur faut changer dans leur vie et peut-être même devront-ils devoir réparer les torts commis. C’est là un énorme besoin auquel très peu d’efforts sont consacrés actuellement un peu partout dans le monde.

Je prie que nous soyons, femmes et hommes chrétiens, le sel et la lumière au sein de nos sociétés et campus brisés, sexistes et violents. Ayons le courage de briser le silence qui prévaut sur ces enjeux. Appelons les hommes à se repentir et à changer ; encourageons les femmes à devenir plus affirmées et confiances. Ensemble, démontrons à notre entourage ce que cela veut dire de vivre dans l’égalité, l’amitié et la fraternité entre hommes et femmes dans le Royaume de Dieu.


Questions de discussion

Lisez 2 Samuel 13.1–22.

  1. Quels parallèles voyez-vous entre cette histoire et votre collège ou université ? Si vous ne fréquentez pas l’université, y voyez-vous des parallèles avec votre milieu professionnel ou la société où vous évoluez?
  2. Discutez pourquoi la misogynie, les privilèges accordés aux hommes, le patriarcat et la violence masculine sont généralement reliés à la violence envers les femmes.
  3. Comment les hommes et les femmes sur votre campus réagissent-ils au harcèlement sexuel ou au viol à l’université ?
  4. De quelles manières les femmes sont-elles souvent réduites au silence et les hommes exonérés en matière de violence et de harcèlement sexuel, selon vous ?
  5. Avez-vous été témoin d’exemples positifs de changement, de réconciliation et de recherche de pardon pour cet enjeu ? Ces exemples pourraient être individuels ou sociaux.
  6. Que pouvons-nous faire en tant qu’étudiants chrétiens pour mettre un terme à la violence et aux privilèges masculins sur le campus, selon vous ?
  7. Comment pouvons-nous, en tant qu’étudiants chrétiens, pour accompagner et soutenir ceux et celles qui ont subi ce type de maltraitance ?
  8. Y a-t-il selon vous des moyens d’identifier et d’atteindre les agresseurs ?

Lectures complémentaires

  • Trible, Phyllis. Texts of Terror: Literary-Feminist Readings of Biblical Narratives. Philadelphia: Fortress Press, 1984.
  • West, Gerald, and Phumzile Zondi-Mabizela. “The Bible Story That Became a Campaign: The Tamar Campaign in South Africa (and Beyond).” Ministerial Formation, juillet 2004, 4–12. http://ujamaa.ukzn.ac.za/Files/the%20bible%20story.pdf.
  • Muneja, Mussa. “Cakes, Rape and Power Games: A Feminist Reading of Story of Tamar (1 Samuel 13:1–19).” BOLESWA Journal of Theology, Religion and Philosophy 1, no. 2 (2006). https://works.bepress.com/mussa_muneja/4/.

Notes de bas de page

[1] Liam Stack, “Light Sentence for Brock Turner in Stanford Rape Case Draws Outrage,” The New York Times, June 6, 2016, sec. U.S., https://www.nytimes.com/206/06/07/us/outrage-in-stanford-rape-case-over-dueling-statements-of-victim-and-attackers-father.html.

[2] “She Refused to Talk to Me, Says Killer,” The Times of India, November 16, 2017, https://timesofindia.indiatimes.com/city/chennai/she-refused-to-talk-to-me-says-killer/articleshow/61666776.cms.

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