Réponse : La migration à travers les yeux de la foi

En rapprochant ces deux textes, Deutéronome 10 et 1 Pierre, Rob Heimburger fait preuve d’un bon réflexe biblique. Ensemble, ils synthétisent un thème de la Bible qui est malheureusement souvent négligé (la réelle préoccupation de Dieu pour les étrangers, les migrants, les réfugiés), ou alors spiritualisé à outrance (la vie chrétienne est un pèlerinage spirituel sur des terres étrangères, jusqu’à ce que nous atteignions tous une autre destination : « Ce monde n’est pas ma demeure, je suis seulement de passage… »). Ainsi, alors que nous nous considérons comme des étrangers dans ce monde, nous négligeons les véritables étrangers que Dieu a placés parmi nous, dont il nous appelle à prendre soin.

Comme Heimburger le souligne, ces deux textes ne sont néanmoins qu’une fraction des arguments bibliques. Les Israélites n’ont jamais oublié leurs origines en tant que nation d’esclaves en fuite, leur vulnérabilité dans le désert et donc, le statut de migrant de leurs ancêtres. La liturgie de leur fête annuelle de la moisson commence par « Mon ancêtre était un Araméen nomade… » (Deut 26.5). Ainsi, la forte exigence morale inscrite dans leur loi, consistant à exercer la compassion et la justice envers les étrangers et les immigrés, reposait sur une solide base historique et théologique. Ils devaient se comporter envers ces personnes comme Dieu s’était lui-même comporté envers eux dans les mêmes circonstances, principe qui imprègne l’enseignement de Jésus et du Nouveau Testament à bien des niveaux.

La force de ce principe est reflétée dans le commandement à aimer que l’on trouve dans le Pentateuque. Lorsqu’il a été demandé à Jésus quel était le plus grand commandement de la loi, il en a cité deux : aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre force (Deut 6.5), et aimer notre prochain comme nous-mêmes (Lév 19.18). Il s’agit là de deux des quatre mentions de la forme verbale précise we’āhabtā « et je vous demande d’aimer/et vous aimerez/et vous devez aimer… » que l’on trouve dans l’Ancien Testament. Dans ces deux passages, les objets sont respectivement Dieu et le prochain. Mais cette forme verbale est également utilisée deux autre fois, dans le Deutéronome et dans le Lévitique, cette fois pour dire « vous aimerez l’étranger » (Deut 10.19, cité par Heimburger ; et Lév 19.34). En effet, Lévitique 19 fait un parallèle incontestablement délibéré entre le verset 18 (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ») et le verset 34 (« vous l’aimerez [le gēr] comme vous-mêmes »). À la lumière de tout cela, nous voyons que notre amour pour l’étranger/le migrant est mis sur le même plan que l’amour pour notre prochain ; les deux sont considérés (par Jésus ainsi que dans la loi de l’Ancien Testament), comme une conséquence et une condition essentielles de l’amour que nous affirmons avoir pour Dieu.

Mais lorsque nous appliquons ce langage biblique au problème qui se pose aujourd’hui, nous sommes immédiatement confrontés à un véritable contraste en termes d’échelle. Il y a assurément une différence entre « l’étranger en séjour parmi vous », c’est-à-dire un nombre relativement restreint d’étrangers qui résident pour diverses raisons au sein de la société d’Israël, et les millions de réfugiés et de migrants dans notre monde actuel. Davantage de réfugiés ont fui la dévastation de la Syrie que la population totale de l’Israël biblique. La question est la suivante : cela nous dégage-t-il de notre responsabilité ou cela ne fait-il que l’amplifier, puisque le principe et le commandement qui y est associé n’ont vraisemblablement pas changé ?

Même si nous optons pour la deuxième option (qu’il nous incombe tout de même d’aimer l’étranger), les moyens qui nous permettent de le faire sont très différents de ceux dont disposait l’Israël biblique, et ils s’accompagnent de toutes sortes de complications politiques, économiques, juridiques et religieuses. Si les pays ont le droit de se protéger des invasions militaires ou de l’impérialisme culturel et économique, ont-ils également le droit de contrôler leurs frontières des vagues de réfugiés ? Mais quels sont les droits des réfugiés, si tous les territoires et tous les pays et, en définitive, la Terre entière appartiennent au Seigneur, lequel nous appelle à prendre soin les uns des autres lorsque nous sommes dans le besoin, indépendamment des frontières ? La question est complexe et elle exige d’être considérée avec la plus grande attention, mais nous ne pouvons pas nous contenter de mettre de côté l’enseignement biblique uniquement parce que le problème a aujourd’hui une toute autre ampleur. Et des déplacements aussi massifs de réfugiés fuyant la guerre n’étaient pas chose rare à l’époque de la Bible. Le petit livre souvent négligé d’Abdias est une ferme condamnation du peuple d’Edom, qui traitait de manière cruelle et inhumaine les réfugiés de Juda fuyant la famine, la brutalité et la destruction infligées à leur ville par les Babyloniens. Il est difficile de lire ce livre (ou de prêcher à son sujet, comme j’ai dû le faire à l’apogée de la crise des réfugiés en Europe durant l’été 2015), sans penser au traitement effroyable qui a été réservé à certains de ces réfugiés dans certaines régions de la soi-disant Europe « chrétienne ».

Ce qui me frappe et me dérange le plus dans les débats animés sur la question des migrants et des réfugiés dans certains pays occidentaux, c’est l’hypocrisie flagrante de la rhétorique. Quasiment tous les pays occidentaux ont connu des siècles d’immigration. Si certains d’entre eux, comme les États-Unis et l’Australie, sont ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est essentiellement grâce à l’immigration, qui s’est parfois faite dans des bains de sang et sous l’oppression. Des secteurs entiers de l’économie nationale du Royaume-Uni, à différents niveaux, ne pourraient pas fonctionner sans la main-d’œuvre étrangère. Pourtant, dans ces pays, certaines voix politiques et leurs politiques veulent relever le pont-levis et empêcher les étrangers d’entrer. Le langage utilisé est également bien hypocrite. Pourquoi appelle-t-on, par exemple, les britanniques qui sont partis à l’étranger, pour la plupart en quête de meilleures opportunités économiques, des « expatriés », ou « expats », alors que tous ceux qui viennent dans notre pays avec la même quête, sont dénigrés et étiquetés comme « migrants ? »

Il y a également de l’hypocrisie dans l’absence de perspective historique. Il y a cinq cents ans, les Européens ont décidé d’émigrer. Ils se sont exportés en masse dans le monde entier, parfois pour conquérir, parfois pour coloniser, bien souvent les deux. Ils n’ont demandé aucune autorisation et n’ont pas eu besoin de visa. Ils y sont juste allés, ont pris ce qu’ils voulaient et se sont installés, pendant des siècles. Et voilà qu’aujourd’hui, le monde rebondit. Il est impressionnant de constater le nombre de crises survenues dans des régions du monde déchirées par la guerre qui peuvent être retracées aux injustices historiques flagrantes de l’expansionnisme européen, du colonialisme, de la traite des esclaves, du dépeçage de l’Afrique, puis du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale, et d’autres exactions commise dans le monde. Il nous faut admettre que de telles réflexions ne servent pas à grand chose dans la recherche de solutions aux nombreux problèmes que soulèvent l’arrivée de millions de réfugiés en Europe qui fuient la guerre civile déclarée par l’État islamique au Moyen-Orient, mais celles-ci devraient au moins contribuer à susciter une certaine humilité et à atténuer la supériorité morale dans notre manière d’évoquer la question et de prier à ce sujet.

L’université doit être l’endroit où ce genre de perspectives historiques et morales peuvent être discutées et mises à profit. Les étudiants universitaires chrétiens ont donc assurément un rôle stratégique à jouer en influençant la rhétorique et le débat, et faire leur possible pour éviter que ces derniers génèrent un racisme et une xénophobie de caniveau, qui semblent malheureusement avoir contaminé l’opinion publique irréfléchie mais aussi le discours politique, censé devoir être pris aux sérieux.

Et enfin, ma dernière question consiste à se demander quel pourrait être notre regard missionnel sur la question. La Bible nous enseigne que Dieu est souverain sur les déplacements des populations, sur l’ensemble de la planète. Les éléments géographiques dans Deutéronome 2 l’indiquent (comme le souligne Heimburger). Et il semble que lorsque les populations se déplacent, Dieu est particulièrement actif parmi elles, mais aussi dans les endroits et les peuples où elles se rendent. Ainsi, posons-nous la question suivante : en quoi et où voyons-nous le règne souverain de Dieu, le royaume de Dieu, au cœur de cette crise migratoire à travers le monde ? Il se trouve qu’un nombre impressionnant de musulmans et de musulmanes, jusqu’ici non atteints et quasiment inatteignables par l’Évangile, sont en train de devenir des disciples de Jésus, le Messie, grâce aux actes et aux paroles aimantes de personnes, familles et Églises chrétiennes dans les pays où ils se sont réfugiés. Je le sais de plusieurs amis chrétiens au Liban, par exemple.

Il me faut néanmoins préciser ici que les causes de la migration forcée sont en elles-mêmes mauvaises, qu’il s’agisse de la guerre, de la persécution religieuse, de la pauvreté abjecte et insoutenable ou de la dévastation climatique comme la sécheresse, la famine, les inondations ou la hausse du niveau des mers. Dire que Dieu peut être à l’œuvre parmi les personnes qui sont victimes de tels maux et qu’il utilise ces circonstances comme un moyen de leur apporter la bénédiction ultime par le moyen de l’Évangile ne signifie PAS que Dieu lui-même a causé ces situations dans ce but, ni que ces circonstances sont en quelque sorte « bonnes ». Non, le mal est ce qu’il est, tout comme la souffrance. Ce sont des choses mauvaises, qui ne pourront jamais être justifiées ou excusées par le fait que quelque chose de bon en ressort. Elles ne nous dispensent pas non plus de défendre la justice et la paix et de tout faire pour aimer l’étranger. Mais les paroles que Joseph adresse à ses frères semblent véhiculer une profonde théologie de la providence souveraine de Dieu sur tout ce qui est mauvais, et sur la capacité de Dieu de faire sortir du bien des intentions mauvaises et des actes mauvais. « Vous aviez projeté de me faire du mal, Dieu l’a changé en bien pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux. » (Gen. 50:20, dit avec pertinence et une pointe d’ironie à ses frères, qui étaient devenus des réfugiés fuyant la famine en Égypte, où Joseph s’était retrouvé après qu’ils l’aient vendu comme esclave). L’exemple suprême de la puissance que déploie Dieu pour triompher du mal par sa grâce et son amour souverains, et pour renverser le mal afin de le détruire, est celui de la croix. Cela doit rester inscrit au cœur de notre réponse à cette problématique, mais aussi à toutes les autres. Je dirais donc qu’un regard missionnel sur cette crise nous incite non seulement à agir au nom des victimes et à prier pour celles et ceux qui œuvrent pour la paix et la justice, mais aussi à discerner la main de Dieu dans ces circonstances et à se montrer prêt à saisir les opportunités d’annoncer l’Évangile qu’il place sur notre chemin, par sa mystérieuse gouvernance universelle et cachée.


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