Elisa Cunningham

Nourrir les pauvres

Les aliments génétiquement modifiés et le soin pour l’ensemble de la création

E. Daniel Cárdenas-Vásquez

Aujourd’hui au supermarché, il est normal de voir les gens chercher des produits alimentaires génétiquement non modifiés. Ils sont prêts à payer le prix fort pour des produits comme les bananes, les avocats ou le lait sans OGM. Ils mangent une nourriture la plus naturelle possible, tant qu’ils en ont les moyens. Cependant, à quel point ces produits sans OGM sont-ils naturels ? Avons-nous une valeur ajoutée, des nutriments et de la fraîcheur pour un prix plus élevé ? Qu’en est-il des gens dans le monde qui vivent en dessous du seuil de pauvreté avec un revenu journalier moyen de 1 dollar US ? [1]Pourraient-ils ne jamais être en mesure d’acheter une brique de lait d’amande sans OGM ? J’aimerais ajouter à cette discussion autre chose : une réflexion sur la possibilité d’utiliser des cultures génétiquement modifiées (GM) pour alimenter les deux-tiers du monde appauvri comme une réponse à l’appel de prendre soin de toute la création, et non uniquement considérer l’alimentation des gens qui peuvent se permettre d’acheter des asperges biologiques à des prix excessifs dans des supermarchés haut de gamme.[2]

Je me souviens encore lorsqu’en licence à Lambayeque au Pérou, lors d’une étude biblique hebdomadaire avec le groupe biblique universitaire (Comunidad Bíblica Universitaria ou CBU), nous avons lu l’évangile de Luc au chapitre 4. Voici ce qui y est écrit :

16 Il (Jésus) se rendit aussi à Nazareth, où il avait été élevé, et il entra dans la synagogue le jour du sabbat, comme il en avait l’habitude. Il se leva pour faire la lecture biblique, 17 et on lui présenta le rouleau du prophète Esaïe. En déroulant le parchemin, il trouva le passage où il est écrit :

18 L’Esprit du Seigneur est sur moi
car il m’a oint
pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres.
Il m’a envoyé |pour annoncer aux captifs la délivrance,
aux aveugles le recouvrement de la vue,
pour apporter la liberté aux opprimés
19 et proclamer une année de faveur accordée par le Seigneur.

La première question que nous nous sommes posée en tant que groupe était le genre de bonne nouvelle que nous proclamons aux pauvres ? Issu de l’une des régions les plus pauvres du Pérou, je me suis particulièrement identifié au verset 18. Était-ce une bonne nouvelle uniquement en rapport avec le salut de l’âme tel que l’on me l’a enseigné dans mes années d’enfance à l’église ? Ou bien le prophète Ésaïe parle-t-il de l’ensemble, de la dimension intégrale de la personne et de l’évangile ? C’est alors que j’ai croisé les travaux précurseurs du missiologue péruvien Samuel Escobar et du théologien équatorien René Padilla sur la mission intégrale et l’urgence de comprendre la personne au-delà de ses besoins spirituels.[3] Dans des cercles chrétiens plus larges, le théologien péruvien catholique Gustavo Gutiérrez a parlé de la théologie de la libération il y a trente ans en mettant l’accent sur l’oppression sociale, politique et économique comme une anticipation du salut ultime.[4]

Mais cette fois-ci la questions est : devrions-nous en tant que chrétiens utiliser des techniques et des outils scientifiques comme les gènes modifiés pour apporter la bonne nouvelle aux pauvres qui ont l’estomac vide et souffrent d’anémie ? Avons-nous une base éthique ou théologique pour embrasser la production d’OGM ? Je crois que nous l’avons. C’est un cas de gérance, une manière pour les êtres humains d’être en relation avec le reste de la création. À présent, ce thème est un thème très controversé. Pourtant, la majeure partie de la controverse est uniquement basée sur des arguments éthiques biaisés,[5] en particulier parmi les gens de foi, qui négligent les perspectives et qui qualifient les scientifiques modernes d’apostats.

Les aliments génétiquement modifiés dérivent de microorganismes, de plantes ou d’animaux manipulés au niveau moléculaire pour obtenir une qualité que les fermiers ou les consommateurs désirent. Ces aliments sont généralement produits grâce à des techniques dans lesquelles des gènes étrangers sont insérés dans l’organisme récepteur. Ces gènes étrangers sont issus de sources autres que les parents naturels de l’organisme et n’y auraient été présents si les producteurs n’utilisaient que les méthodes traditionnelles de sélection des plantes.[6] La controverse autour des aliments génétiquement modifiés survient lorsque les gouvernements tentent de mettre en place des politiques concernant la manière et la possibilité pour les cultures GM d’être sur leur territoire. La modification génétique devient une question publique lorsque les fermiers protestent contre les dommages que les cultures GM pourraient causer à la diversité agricole de leur territoire.

L’un des nombreux exemples est le cas des patates GM et de l’anémie au Pérou. Le Pérou a plus de 3000 variétés de patates, la plupart sont originaires du Pérou et endémiques à la région andine. Les patates ont fait partie de l’alimentation du pays depuis des siècles, avant même l’apparition de l’empire Inca. Dans le même temps, le pays a un nombre impressionnant d’enfants (44%) et de femmes enceintes (25% ) atteints d’anémie.[7] La carence en fer lors de la grossesse présente des risques pouvant aboutir à des accouchements prématurés et peut-être une santé néonatale moindre.[8] L’anémie chez les enfants peut conduire à des problèmes d’attention et à de mauvais résultats scolaires. Le faible niveau de fer et l’anémie sont généralement causés par une faible ration protéique, provenant de la viande ou d’origine non-animale. La viande est souvent coûteuse ou rare dans les régions où l’indice d’anémie est élevé.

Le gouvernement péruvien s’est longtemps opposé à l’importation d’OGM, avec une interdiction en place pour dix années jusqu’à 2020. Cependant, l’an passé, des chercheurs de l’Institut national de l’innovation agraire (INIA), composé de biologistes, d’ingénieurs généticiens et de phytogénéticiens ont publié leurs résultats sur une nouvelle variété de patates. Cette nouvelle variété contenait jusqu’à 250% de plus de fer et de zinc que les variétés normalement vendues dans le commerce, ainsi que des pouvoirs anti-oxydants exceptionnels.[9] En raison de son coût de production rentable, le gouvernement y a vu une opportunité et l’a introduit dans le régime alimentaire des programmes de cantines scolaires, ainsi que Kaliwarma, un programme alimentaire national pour les personnes aux faibles revenus. Les enfants reçoivent davantage de fer et d’autres nutriments qui les aident à surmonter la barrière de l’anémie. À présent, ne proclamons-nous pas de bonne nouvelle aux pauvres avec cette culture GM ? La faim et l’anémie ne sont-elles pas un exemple de l’oppression dont les gens ont besoin d’être libérés ? Jusqu’ici ces produits sont développés au sein des universités. C’est ainsi que la mission de Dieu est incorporée au sein des universités. Ici, les aliments génétiquement modifiés sont un aspect d’une bonne relation entre humains et non-humains.

À0 ce stade, beaucoup diront, qu’en est-il de Monsanto ? Monsanto ne crée-t-il pas de dépendance chez les fermiers avec des cultures de maïs produisant des grains qui ne peuvent se reproduire eux-mêmes et qui forcent ainsi les fermiers dans le cercle vicieux de l’achat encore et encore chez eux ? C’est la raison pour laquelle la recherche scientifique doit être menée dans un cadre éthique. Les objections éthiques aux aliments GM se concentrent généralement sur le préjudice causé aux gens ou d’autres organismes vivants. Le préjudice qu’ils causent est-il justifié par les bénéfices plus grands qu’ils accordent ? Gary Comstock[10] est un exemple de chercheur universitaire qui s’attaque à ces questions complexes. Comstock est un philosophe qui a mené une recherche sur l’éthique alimentaire et les OGM au cours des deux dernières décennies. Il propose une reformulation de certaines questions pour évaluer si le préjudice est justifié ou pas:[11] quel préjudice est envisagé ? Et ceux qui pourraient subir un préjudice à cause des cultures GM sont-ils différents de ceux qui pourraient bénéficier de ces plantations de cultures GM ? C’est ici que la plupart des conflits surgissent lorsqu’il y a un déséquilibre d’intérêts parmi les parties prenantes. Pourtant, il est également très important de nous demander de quelles informations nous disposons. Les jugements éthiques devraient être étroitement associés à une compréhension globale des faits scientifiques de sorte que nous ne présentions pas juste une opinion basée sur nos sentiments sur la question mais sur des faits. Nous devrions nous demander de quelles informations nous avons besoin avant de prendre une décision.

Pour conclure, les OGM sont un exemple de gérance de la création. Ils pourraient représenter une bonne nouvelle pour les pauvres et la liberté pour les opprimés qui souffrent de la faim et d’autres limites comme l’anémie et la malnutrition. Pourtant, lorsqu’ils sont utilisés pour le bénéfice de quelques-uns, comme les grandes entreprises et les sociétés agrochimiques, les préoccupations éthiques devraient être soulevées.

Cet exemple d’interaction humain-non-humain montre que la recherche scientifique menée dans les domaines de l’université ont des effets tangibles sur ceux que nous sommes le plus exhortés à aimer et dont nous devons prendre soin : l’orphelin, la veuve et l’étranger.

Questions de discussion

Lire Luc 4.14-28 et discuter des questions suivantes :

  1. Qu’avez-vous tendance à décrire comme la bonne nouvelle ou l’évangile ?
  2. À qui pensez-vous que Jésus fait référence lorsqu’il parle du « pauvre » dans ce contexte ? N’y a-t-il qu’un genre de pauvreté ?
  3. Si dans l’évangile de Luc, Jésus choisit de lire ce passage pour inaugurer son ministère, qu’est-ce que cela indique sur son ministère ?
  4. Regarder le passage d’Ésaïe 61.1-2 que Jésus lit. Que vous indique le contexte plus global sur le genre de bonne nouvelle que Jésus proclame ?
  5. Comment pouvez-vous « proclamer une bonne nouvelle au pauvre » dans votre université, dans votre travail, dans votre famille ou d’autres contextes locaux ?
  6. Êtes-vous d’accord que les recherches en génétique sont une manière de proclamer une bonne nouvelle aux pauvres ?

Lectures complémentaires : en anglais

  • Escobar, Samuel. Christian Mission and Social Justice. Missionary Studies 5. Scottdale, Pa.: Herald Press, 1978.
  • ———. The New Global Mission: The Gospel from Everywhere to Everyone. Downers Grove, Ill.: InterVarsity Press, 2003.
  • López Rodríguez, Darío. The Liberating Mission of Jesus: The Message of the Gospel of Luke. Translated by Stefanie E. Israel and Richard E. Waldrop. Eugene, Ore.: Pickwick Publications, 2012.
  • Padilla, C. René. Mission Between the Times. 2nd rev. and expanded ed. Carlisle: Langham Monographs, 2010.
  • Padilla, C. René, and Tetsunao Yamamori, eds. The Local Church, Agent of Transformation: An Ecclesiology for Integral Mission. Buenos Aires, Argentina: Ediciones Kairós, 2004.

Lectures complémentaires : en espagnol

  • López Rodríguez, Darío. La mision liberadora de Jesus: el mensaje del evangelio de Lucas. 3rd ed. Lima, Perú: Ediciones Puma, 2017.
  • Padilla, C. René, and Tetsunao Yamamori, eds. La iglesia local como agente de transformación: una eclesiología para la misión integral. Buenos Aires, Argentina: Ediciones Kairós, 2003.

Notes de bas de page

  1. Martin Ravallion, Shaohua Chen, and Prem Sangraula, “Dollar a Day Revisited,” The World Bank Economic Review 23, no. 2 (2009): 163–84, https://doi.org/10.2307/40282299.
  2. “‘Asparagus Water’ and $8 Eggs: Whole Foods Proves It Knows Its Customers,” accessed October 30, 2019, https://www.theguardian.com/business/2015/aug/05/whole-foods-customers-asparagus-water.
  3. Pedro Arana, Samuel Escobar, and René Padilla, El Trino Dios y La Misión Integral (Buenos Aires: Ediciones Kairós, 2003).
  4. Gustavo Gutiérrez, A Theology of Liberation: History, Politics, and Salvation (Maryknoll, NY: Orbis Books, 1988).
  5. Franz-Theo Gottwald, Hans Werner Ingensiep, and Marc Meinhardt, Food Ethics (Springer Science & Business Media, 2010).
  6. Gottwald, Ingensiep, and Meinhardt, Food Ethics.
  7. Colegio Médico del Perú, “La Anemia En El Perú ¿qué Hacer?” (Lima, 2018).
  8. Lindsay H. Allen, “Anemia and Iron Deficiency: Effects on Pregnancy Outcome,” in American Journal of Clinical Nutrition, vol. 71, 2000, https://doi.org/10.1093/ajcn/71.5.1280s.
  9. Instituto Nacional de Innovación Agraria, “MINAGRI Presentó Nueva Variedad de Papa Con Alto Contenido En Hierro y Zinc Para Combatir Anemia y Desnutrición En Zonas Altoandinas,” 2018, http://www.inia.gob.pe/2018-nota-207/.
  10. Gary Comstock is Professor of Philosophy in the Department of Philosophy and Religious Studies at North Carolina State University.
  11. Gottwald, Ingensiep, and Meinhardt, Food Ethics.

Les citations sont tirées de La Bible Du Semeur Copyright © 1992, 1999 by Biblica, Inc.®

P&M 8 : De l’espoir pour la création

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