Les membres du personnel étudient ensemble à l’occasion du Congrès national pour le personnel de COMPA Mexique en 2015.

La Bible, le communisme et le totalitarisme de l’Amérique latine des années 60

Une des joies d’être un ancien équipier de l’IFES, c’est de rencontrer des personnes que vous avez pu connaître lorsqu’elles étaient à l’université. Ces personnes sont aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard, des diplômés actifs au service de Christ. J’ai eu ce genre d’expérience il y a quelques semaines de cela alors que je lisais la liste des contributeurs au Commentaire biblique latino-américain que mon ancien collègue René Padilla édite. Certains des noms des auteurs m’ont rappelé le temps où ils étaient étudiants dans les années 60 ; ils avaient découvert la joie d’étudier les Écritures en utilisant l’approche inductive à l’étude biblique. Ils ont aussi développé un goût pour les bons exposés bibliques dans la tradition classique de l’IFES.

C’était dans les années 60 qu’en tant qu’équipier de l’IFES, nous sommes venus à apprendre cette vérité selon laquelle la Bible doit être toujours comprise en contexte.[1] J’entends par là que les questions que nous posions à partir de la Parole de Dieu étaient des questions qui nous sont venues des étudiants de cette génération, lesquels nous avons servis. Dans les années 60, la culture latino-américaine à laquelle nous étions confrontés était influencée à divers degrés par les penseurs occidentaux que Jacques Ellul a décrit comme « les maîtres de la suspicion », à savoir Marx, Freud et Nietzsche. Mais en raison de l’impact de la révolution cubaine qui a triomphé en 1959, le plus influent a été Marx. Ainsi, l’évangélisation dans les universités devait répondre aux questions qui venaient du marxisme. Il y avait dans l’atmosphère intellectuelle un sentiment fort du sens de l’histoire. Et c’était marqué par des attentes utopiques concernant le socialisme comme étant un style de vie. C’était le but vers lequel la révolution sociale devait conduire.

C’était la source des questions auxquelles nous, évangélistes parmi les étudiants, devions répondre en ces jours-là. C’était le contexte dans lequel nous devions lire et exposer notre texte.

Des questions comme l’oppression, la pauvreté, la libération, la révolution, les classes sociales et la réforme agraire, étaient ce dont les étudiants débattaient en ces jours-là. Nous étions forcés d’aller dans les Écritures pour trouver des questions non seulement pour répondre dans les groupes d’étude biblique mais également pour conseiller les étudiants concernant leur vie et leurs attentes concernant leur carrière. Les commentaires bibliques que nous avions en espagnol étaient des traductions d’auteurs britanniques ou américains pour qui le marxisme et ces questions n’étaient pas des problèmes. J’ai découvert avec surprise que le seul dictionnaire biblique qui existait en espagnol, traduit d’une édition américaine de 1890, n’incluait pas des mots tels « pauvreté » ou « oppression ». Et la Bible avait tant à dire sur ces questions ! Mais je me suis aussi réjoui lorsque le livre de E A Judges The Social Pattern of Christian Groups in the First Century a été publié par InterVarsity Press en 1960. Et avec René Padilla, nous étions reconnaissants lorsque la même maison d’édition a inclus notre lecture contextuelle latino-américaine des Écritures dans le livre Is Revolution Change?, publié par Brian Griffiths in 1972. Le chapitre de René était « révolution et révélation » et le mien était « l’impact social de l’Évangile. »

Le fruit de notre lecture contextuelle de la Bible était inclus dans des livres à destination des étudiants que nous avons publiés. Pedro Arana du Pérou avait été un responsable étudiant actif. Une fois son diplôme d’ingénieur en chimie en poche, il est devenu secrétaire itinérant de l’IFES au Pérou, au Venezuela, en Équateur et en Colombie. Il est allé étudier la théologie à la Free College à Édimbourg où il a eu l’opportunité de réviser le texte des conférences d’évangélisation qu’il avait présenté aux étudiants dans ces pays dans les années 60. L’éditeur espagnol José Grau les a publiées à Barcelone en 1971, sous le titre Progreso, técnica y hombre (Progrès, technique et homme).[1] Avant cela, en 1967, Pedro a publié un ensemble de mes propres conférences d’évangélisation sous le titre Diálogo entre Cristo y Marx (Un dialogue entre Christ et Marx).[2] Ce livre a été utilisé comme outil d’évangélisation dans les universités pendant le programme d’évangélisation en profondeur au Pérou (1967). Dix mille exemplaires ont été vendus cette année-là. Lorsque les régimes autoritaires ont été établis après les coups d’état militaires en Argentine et au Chili, ce petit livre devait soit être caché soit être détruit. Après ses études doctorales à Manchester sous la direction de F F Bruce, notre collègue de l’IFES, René Padilla a contribué à deux chapitres de ce livre ¿Quién es Cristo hoy? (Qui est Christ aujourd’hui ?), un autre livre d’évangélisation qui devait être réimprimé.[3]

René Padilla et moi avions commencé à développer une ébauche christologique qui nous permettrait ensuite de bâtir une éthique sociale chrétienne en utilisant l’incarnation, la croix et la résurrection comme cadre théologique de notre effort théologique contextuel. Tout en faisant mon travail doctoral en Espagne, j’ai été invité à présenter un court papier lors du Congrès mondial pour l’évangélisation en 1966, convoqué par Billy Graham à Berlin. Mon papier était parmi plusieurs papiers dans la section « obstacles à l’évangélisation ». Et mon sujet spécifique concernait le totalitarisme comme étant un obstacle. Tandis que mes trois autres collègues d’autres parties du monde identifiaient le totalitarisme comme étant le communisme, dans mon papier, j’ai souligné le fait qu’en Amérique latine, c’était le totalitarisme des militaires et des partis d’extrême droite qui constituait un obstacle. De tous les exposés bibliques de John Stott sur le grand mandat missionnaire dans les évangiles, j’ai été particulièrement touché par l’exposé sur Jean 20:19–23. Il a mis l’accent sur le fait que dans cette courte version du grand mandat missionnaire, nous n’avons pas seulement un commandement mais aussi un modèle pour la mission. En venant d’un contexte différent, j’ai trouvé là quelques points avec lesquels René et moi-même avions travaillé en Amérique latine. Encouragé en cela et aussi dans mes conversations avec Stott, lorsque l’on m’a demandé de présenter un papier au Congrès sur l’évangélisation à Bogotá en 1969, congrès qui faisait suite au Congrès de Berlin, mon papier a résumé le travail qu’avec René, nous avions entrepris au cours de cette décennie.[4] Se référant à l’accueil que ce papier a reçu, René Padilla a dit que cela « mettait en évidence le fait qu’un secteur important du leadership évangélique en Amérique latine était une terre fertile pour les questions sociales d’un point de vue biblique. » [5]

Dans les années 70, les choses avaient commencé à changer. Je me souviens encore de ma surprise lorsque j’ai présenté une conférence d’évangélisation à l’Université autonome de Mexico en 1973. A l’heure des questions, un des étudiants a dit : « Ma génération ne s’intéresse plus à changer le monde en suivant les formules marxistes. Ce que nous voulons, c’est prendre conscience du potentiel incroyable que nous, humains, avons en nous-mêmes. Qu’est-ce que Christ a à offrir en ce sens ? » Alors que je commençais à lui répondre, il a cité Carlos Castañeda, qui était à ce moment-là un best-seller. Cet anthropologue péruvien américain popularisait les enseignements de « Don Juan », un magicien natif américain qui offrait une expérience religieuse mystique que beaucoup de jeunes exploraient en Californie et aussi en Amérique latine. Nous devions donc revenir aux paroles de Christ en Jean 10:10 « Moi, je suis venu pour les hommes aient la vie, la vie abondante. ». Nous devions aussi revenir à la lecture contextuelle des enseignements de Jésus et des prophètes de l’Ancien testament. Il est si critique d’une expérience religieuse sans véritable foi et du genre de vie nouvelle que la foi en Christ apporte.

Mon contexte en Espagne aujourd’hui est à nouveau différent. La culture présente des signes du déclin de la chrétienté catholique romaine. Par exemple, parmi les jeunes de 18 à 29 ans, le pourcentage de ceux qui se disent catholiques pratiquants est passé de 15,2% en 2007 à 10,4% en 2009. Par ailleurs, 70% de ces jeunes disent qu’ils prient à un moment ou un autre de leur vie. La postmodernité marque l’atmosphère intellectuelle. Dans ce contexte, le GBU, le mouvement étudiant de l’IFES, a décidé d’utiliser une édition spéciale illustrée du livre d’Ecclésiastes comme outil d’évangélisation. Ils considèrent qu’ils ont réussi à attirer les étudiants aux études bibliques sur cette base. Et certains sont venus à la foi en Christ par le biais de cette portion des Ecritures. Oui, ce texte est devenu particulièrement pertinent dans le contexte d’aujourd’hui.


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